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Bons baisers de Russie

mar 03/04/2018

J’ai eu la chance de me trouver parmi plus de 400 observateurs internationaux déployés par l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) lors des élections présidentielles russes du 18 avril. Nous travaillons par binômes constitués généralement d’un homme et d’une femme, si possible chacun.e ayant des expériences et des origines géographiques différentes. Chaque binôme fait partie d’une équipe supervisée à son tour par un binôme d’observateurs « long-terme ». Voilà pour la méthode. En pratique, nous ne pouvons rien faire d’autre que « toucher avec les yeux », à savoir observer le déroulement du scrutin dans une dizaine de bureaux de vote sans jamais intervenir puis transmettre des informations sur le déroulement en temps réel à l’OSCE. Enfin nous suivons le dépouillement jusqu’au résultat final au petit matin. Avec le décalage horaire et la nuit blanche, autant dire qu’il ne s’agit vraiment pas de vacances.

Un devoir de réserve m’interdit de parler de mes propres observations mais je peux partager certaines impressions sur les médias à partir de déclarations de l’OSCE. Les journaux occidentaux ont surtout parlé d’une « non-campagne » sur fond de crise diplomatique croissante entre la Russie et le Royaume-Uni appuyé par ses alliés. De fait, la campagne électorale avait officiellement commencé le 17 février avec 42 débats télévisés et 13 débats radiophoniques jusqu’aux élections. Un tel éclectisme pourrait sembler salutaire, y compris avec une scène grand-guignolesque lorsque la seule candidate femme Ksenia Sobchak a lancé un verre d’eau au visage du nationaliste Vladimir Jirinovksy qui l’insultait copieusement. Mais dès le lendemain des élections, l’OSCE a rappelé que « les restrictions sur les libertés (…) d’expression  (…) ont limité l’espace pour l’engagement politique et entraîné un manque de concurrence véritable ». L’organisation souligne aussi que « la couverture médiatique étendue et non critique du Président sortant a entraîné des conditions de jeu inégales ». Voilà pour le jargon diplomatique. En clair : les dés étaient pipés dès le départ, les principales chaînes de télévision et la presse écrite ayant fait la part belle aux activités du président-candidat Vladimir Poutine en dehors des débats officiels, lui assurant ainsi une omniprésence médiatique dithyrambique.  Les sources d’information indépendantes ont été cantonnées à des barrières payantes comme la chaîne Dojd’ ou réduites à des niches alternatives comme Mediazona.  La Commission électorale a certes reçu des plaintes dans ce sens, mais aucune d’elles n’a été traitée. A cela s’ajoute le fait que le régulateur des communications Roskomnadzor avait bloqué tout site Internet d’information suspecté « d’extrémisme » des mois avant les élections, à commencer par ceux des opposants Khodorkovsky et Navalny. Il ne restait plus qu’au président réélu de fêter sa victoire le soir des élections sur toutes les chaînes en direct depuis la Place du Manège à Moscou. Pour rappel, M. Poutine a gagné avec 76% des voix et je ne brise aucun secret en précisant que dans la ville où j’ai observé, tout au sud du pays, son score a même atteint 87%.  Bravo !

Tout cela peut sembler terriblement vintage post-soviétique. Et pourtant, une frange de la population et des journalistes a fait preuve d’inventivité pour contourner les contraintes des autorités de régulation. Non seulement le blocage de sites Internet peut être contourné par les techniques de VPN, mais surtout, selon la société privée de mesure d’audiences Medialogia, les réseaux sociaux tels que Telegram ont largement amplifié l’audience de médias ou de blogueurs indépendants. Et là, surprise : c’est le site critique russophone Meduza, basé en Lettonie, qui est arrivé en tête des audiences du réseau pendant la campagne électorale.

Même s’il s’agit d’une tendance encore discrète qui ne s’est pas reflétée dans les urnes, elle confirme qu’à moins de sombrer dans un système nord-coréen les contraintes juridiques peuvent être aisément contournées. Pour un autre gouvernement, plus proche de nous, cela signifie aussi que la velléité de légiférer l’information, fût-ce les « fake news », paraît bien illusoire et contre-productive.

Marc GRUBER
grubmarc@gmail.com

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