MEICHLER FRÉDÉRIQUE

LE COURAGE DES SURVIVANTS

ven 26/01/2018

Personne ne peut nous comprendre de loin, ne croyez pas tout ce qu’ils racontent à notre sujet. Cette phrase prononcée dans le spectacle Neige, adaptation théâtrale du roman éponyme d’Orhan Pamuk par Blandine Savetier et Waddah Saad (programmée récemment au festival Vagamondes à Mulhouse), résonne dans la pratique quotidienne d’un « journaliste de proximité ». En particulier dans une ville-monde comme Mulhouse où se côtoient – ou s’ignorent parfois – plus d’une centaine de nationalités. Ces communautés présentes historiquement sur le territoire favorisent logiquement l’arrivée de demandeurs d’asile qui connaissent ici un frère, un cousin, l’ami d’un ami. Quand ce n’est pas le dernier passeur qui les abandonne à proximité de la gare.

 
Nos villes frontières servent de thermomètre aux dysfonctionnements du monde. On retrouve, à travers l’analyse des différentes vagues de migrants qui échouent ici, les conflits armés, les massacres de minorités ethniques, les régimes corrompus, la géographie des enfants-soldats… Rencontrer ces réfugiés, les écouter, partager leurs parcours avec des lecteurs, c’est d’abord tenter de comprendre un peu mieux ce « loin » qui surgit à nos portes et sortir de l’indifférence. Nous n’avons pas l’excuse de la distance pour dire, cela ne nous concerne pas. Même si nous ne percevons ici qu’une infime conséquence de ces drames humains qui se déroulent à des milliers de kilomètres : quelques centaines de personnes à l’échelle de nos grandes villes, une centaine de milliers à l’échelle du pays.

 

Notre rôle de journaliste de proximité dans ces villes frontières, c’est aussi de donner un visage, une voix, une réalité humaine, une identité aux exilés.
Raconter le courage des survivants. Se mettre tout près de « ce loin » et comprendre à quel point nous sommes proches, à un détail près: nous vivons dans un pays en paix. Il y a actuellement 90 jeunes mineurs isolés qui ont souvent risqué leur vie pour arriver en Europe et qui végètent dans des hôtels bon marché de la région mulhousienne. En attendant leur majorité, c’est-à-dire l’âge où les autorités pourront les reconduire à la frontière. N’a-t-on pas d’autres solutions à leur offrir ?

 

Ecouter la voix de Samah réfugiée en Alsace. Elle a fui la Syrie et traversé de nombreuses frontières dans des conditions extrêmes, pour mettre ses enfants à l’abri des bombes. L’écouter vraiment, pour qu’elle ne puisse plus dire, comme elle l’a confié au micro d’Aline Pénitot (Loin de Damas, création aux Dominicains de Guebwiller qu’on peut réécouter sur les ondes de France Culture): « J’ai beaucoup raconté ce que nous avons vécu. J’ai l’impression que ça ne touche personne, rien ne se passe, je ne ressens aucune compassion autour de moi ». Comment avons-nous pu en arriver là?

 

 
Frédérique MEICHLER
Journaliste au journal L’Alsace,
rédaction locale de Mulhouse
Lauréate 2018 du Prix du Club de la presse Strasbourg Europe
frederique.meichler@lalsace.fr

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