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Notre rôle face au silence imposé

jeu 29/06/2017

Lorsque je suis devenu membre du Club de la Presse Strasbourg-Europe en 2010, j’ai été touché par l’engagement envers les journalistes séquestrés dans les zones de conflit. La première action à laquelle je pris part, fut celle de la devise « Libérez les otages » avec la banderole des visages de Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière, ce dernier malheureusement décédé il y a quelques semaines. L’objectif était de ne pas baisser les bras et d’éviter que leur cause soit oubliée. Car, souvent, le conflit disparaît du jour au lendemain lorsque les médias cessent d’en parler…

Ainsi, cet engagement, par la pensée, envers les collègues séquestrés ou assassinés, comme a aussi pu l’être celui apporté à la photojournaliste Camille Lepage, tuée par une balle dans la tête en mai 2014 pendant son reportage sur l’exploitation du diamant en Centrafrique, s’étend au-delà. L’engagement porte également sur des journalistes détenus et emprisonnés en raison de leur exercice du droit à la liberté d’expression et d’information, sur la base d’accusations qui tentent de passer ces droits sous silence. C’est pour cette raison que la campagne de libération du journaliste turc Çan Dündar, emprisonné avec son collègue du journal “Cumhuriyet” Erdem Gül, fut si réussie. En février 2016, le Club afficha une banderole à son siège, sur laquelle on pouvait voir l’image de Dündar et lire les devises “Le Journalisme n’est pas un crime” et “#FreeDündar”.  Pour sa lutte en faveur du droit à informer et à écrire en toute liberté, Dündar a été, à juste titre, récompensé cette année par le Prix du Club de la Presse. Nous avons vécu un moment historique lorsque le lauréat de l’année précédente, le Commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, Nils Muiznieks, le présenta. Muiznieks connait bien les abus perpétrés à l’encontre des journalistes et de la liberté d’expression dans de nombreux pays européens.

Récemment, ce rôle d’engagement, d’action permanente, et de souvenir de nos collègues, qui voient leurs droits bafoués et suspendus de façon arbitraire, a été récompensé par une décision d’un autre organisme qui a condamné à diverses reprises les Etats pour des violations liées à la liberté d’expression, une liberté fortement protégée par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme. Le 29 mai dernier, l’artiste C215 et Reporters sans frontières (RSF), avec le soutien du Club de la presse, des journalistes et des autorités, menèrent à bien un “happening” devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), laissant sur la chaussée l’image de certains journalistes turcs incarcérés. Le hasard fit que le Président de la CEDH, Guido Raimondi, et le Greffier, Roderick Liddell, furent partie des premières personnes à voir les images. Le Secrétaire Général de RSF, Christophe Deloire, put maintenir un échange d’impressions avec les deux juristes au sujet de l’action réalisée. Deux semaines plus tard, la CEDH communiqua au Gouvernement turc les requêtes de sept journalistes incarcérés suite à la tentative de coup d’Etat de juillet 2015 et demanda à l’Etat turc: “Y a t-il eu atteinte à la liberté d’expression des requérants ? Dans l’affirmative, cette atteinte était-elle prévue par la loi et nécessaire ?”.

Laissons à présent travailler la justice sans pour autant renoncer à notre rôle de veilleur de l’actualité et sans cesser de dénoncer la situation de nos collègues soumis au silence ou qui sont dépouillés de leur plume, leur ordinateur portable ou leurs appareils photos…

Javier Aguilar

Journaliste correspondant européen – EFE Agence espagnole de presse
jaguilortu@yahoo.fr

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