Chaque session parlementaire ramène à Strasbourg des responsables politiques venus de toute l’Europe, avec des intérêts, des cultures et parfois des visions du monde très différentes. Les désaccords existent, et ils sont normaux. Mais ce qui me frappe le plus, depuis Strasbourg, ce n’est pas ce qui oppose les décideurs européens. C’est leur capacité, malgré tout, à continuer de se parler. Or, dans le monde d’aujourd’hui, ce n’est plus une évidence.

Nous vivons une époque où tout pousse à la division. Les réseaux sociaux récompensent les certitudes instantanées. Le débat public devient souvent un concours de colère. Partout, la nuance recule. On ne cherche plus seulement à convaincre, mais à disqualifier. Comme si reconnaître une part de vérité chez l’autre devenait une faiblesse. C’est précisément là que l’Europe rappelle quelque chose d’essentiel. Elle est née de l’idée inverse.

Le 9 mai 1950, lorsque Robert Schuman présente sa déclaration, le continent porte encore les cicatrices de la guerre. Quelques mois plus tôt, Strasbourg devenait le siège du Conseil de l’Europe. Rien n’oblige alors les nations européennes à coopérer. Rien ne garantit que des peuples qui se sont affrontés pendant des décennies puissent construire un avenir commun. Et pourtant, ils choisissent le dialogue plutôt que le ressentiment. Ce choix a changé notre histoire.

On parle souvent de l’Europe comme d’un projet économique ou institutionnel. Mais avant tout, l’Europe est une culture politique : une manière de croire que le compromis n’est pas une capitulation, et que l’on peut défendre fermement ses idées sans refuser d’écouter celles des autres.

C’est cet esprit qui anime l’Association Parlementaire Européenne. Notre association réunit aujourd’hui plus de 150 députés européens de groupes politiques et de nationalités différentes, dont les visions de l’Europe ne sont pas toujours les mêmes. Ils ont fait le choix de se rencontrer dans un cadre privilégiant le débat constructif plutôt que la mise en scène permanente de l’affrontement.

À chaque session plénière, nous organisons différents moments d’échange politique transpartisan pour et avec les députés européens : rencontres avec des commissaires européens, personnalités du monde institutionnel, diplomatique ou universitaire, ainsi que des conférences ouvertes à la société civile. L’objectif est simple : créer des moments où la discussion reste possible, sérieuse et utile.

Et Strasbourg donne à tout cela une résonance particulière. Peu de villes européennes concentrent autant d’institutions et de lieux de réflexion liés au projet européen. Au-delà du Parlement européen et du Conseil de l’Europe, la ville porte une richesse intellectuelle et institutionnelle qui mérite d’être davantage mise en valeur dans le débat public européen.

C’est aussi pour cela que nous tenons à ouvrir une partie de nos échanges au public strasbourgeois. À chaque session, des étudiants, des citoyens engagés et des habitants curieux viennent écouter et questionner les députés européens. Cette participation compte. Tout comme les nombreux événements que nous coorganisons avec les institutions, associations et acteurs qui font vivre Strasbourg au quotidien.

À ce propos, à l’occasion de la session de mai, nos membres et trois journalistes du Club de la Presse Strasbourg Europe se retrouveront autour d’un petit-déjeuner consacré à la manière dont les médias racontent l’Europe depuis Bruxelles et Strasbourg. Deux lieux, deux rythmes, parfois deux lectures de la même réalité européenne…

J’espère que cette première rencontre ouvrira la voie à d’autres moments de dialogue et de collaboration. Et je remercie de tout cœur Anka Wessang, directrice du Club, d’avoir proposé cette initiative et permis la publication de cet éditorial.

Car au fond, ces moments où l’on prend encore le temps d’approfondir les sujets revêtent une importance particulière dans une Europe confrontée à des défis immenses : les guerres à nos frontières, les tensions géopolitiques, les transitions écologiques et technologiques, mais aussi le retour d’un nationalisme qui, partout sur le continent, prospère sur la peur, la méfiance et le repli.

Face à cela, il devient facile de penser que le dialogue est devenu impuissant face à la brutalité des rapports de force. Mais l’Europe a pourtant été construite par des femmes et des hommes qui ont refusé cette fatalité. Alors peut-être que, dans ce mois de l’Europe, le message le plus important est finalement le plus simple : continuer à se parler. Même lorsque c’est difficile. Même lorsque l’on doute. Même lorsque l’on n’est pas d’accord. Surtout à ce moment-là.

Matteo Angeli
Directeur
Association Parlementaire Européenne
matteo.angeli@ape-europa.eu

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