Google a longtemps été l’un des principaux pourvoyeurs de lecteurs de la presse en ligne. Avec l’IA, il devient celui qui leur évite d’aller jusqu’aux sites qui produisent l’information.
Depuis le 22 juillet, ses Aperçus IA sont disponibles en France (1). Le moteur ne propose plus seulement des liens : il formule directement une réponse à partir des contenus du Web. Pour l’utilisateur, c’est pratique. Pour les éditeurs, beaucoup moins. Si la réponse est déjà là, pourquoi cliquer ? En août, l’Alliance de la presse d’information générale a saisi l’Autorité de la concurrence à ce sujet (2).
Derrière une évolution d’apparence technique, on retrouve une question plus ancienne : celle de l’indépendance.
On l’a longtemps pensée d’abord sur le terrain éditorial : pouvoir choisir ses sujets, enquêter librement, résister aux pressions politiques ou économiques. Rien de cela n’a changé. Mais le numérique a ajouté d’autres formes de dépendance.
Un média peut être libre dans ce qu’il écrit et dépendre fortement de quelques acteurs pour atteindre ses lecteurs. Pendant des années, le compromis a tenu : moteurs de recherche et réseaux sociaux captaient une part croissante de l’attention, mais renvoyaient aussi du trafic vers les sites qui produisaient les contenus. Avec l’IA, cet équilibre bouge. L’intermédiaire peut désormais restituer l’information sans forcément conduire jusqu’à sa source.
La presse locale rend le problème particulièrement concret. Une IA ne se rend pas à un conseil municipal, ne pousse pas la porte d’une association, ne construit pas, année après année, un réseau de sources et une connaissance d’un territoire. Cette information doit bien être produite quelque part, par quelqu’un. Pourtant, une partie de sa valeur va être captée ailleurs. Et le phénomène dépasse évidemment les médias locaux.
Le rapport de force n’est pas nouveau. Les droits voisins ont précisément été créés pour rééquilibrer le partage de la valeur entre ceux qui produisent l’information et les plateformes qui organisent son accès (3). L’IA ouvre toutefois un nouveau chapitre : l’intermédiaire ne se contente plus d’orienter vers l’information, il peut désormais la restituer lui-même. La question n’est donc plus seulement celle du partage de la valeur, mais aussi celle de la maîtrise de la relation avec le lecteur.
Cette question des dépendances, je la rencontre aussi dans mon métier. Dirigeant un hébergeur web qui accompagne notamment des sites de presse, j’ai tendance à regarder ce qui se passe quelques couches plus bas : où sont stockées les données, qui opère les services, à quel droit le fournisseur est-il soumis, et que se passe-t-il le jour où l’on veut en changer ? Le CLOUD Act a montré que la localisation européenne d’une donnée ne suffit pas toujours à la soustraire à une juridiction étrangère. Et une étude récente du Parlement européen, qui évoque même le risque d’un « virtual kill switch », rappelle qu’une dépendance technologique peut aussi devenir une dépendance stratégique (4).
À des niveaux très différents, Google, les droits voisins ou le choix d’un fournisseur cloud posent finalement la même question : jusqu’où sommes-nous prêts à dépendre d’un tiers pour exercer notre propre activité ?
La souveraineté ne consiste pas à supprimer toute dépendance. Elle consiste à les connaître, à pouvoir les arbitrer et à conserver des alternatives. Pour la presse, cela revient finalement à une exigence ancienne : disposer réellement des moyens de son indépendance.
Christian Neuenschwander
Directeur Délégué / SdV
cn@sdv.fr
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