Neuf ans se sont écoulés depuis qu’une voiture piégée a explosé à Bidnija le 16 octobre 2017, coûtant la vie à une journaliste et brisant l’illusion de sécurité à Malte. Depuis neuf longues années, l’opinion publique maltaise et la famille de Daphne Caruana Galizia ont attendu une réponse définitive à une seule et terrifiante question : qui a ordonné son assassinat ?
Ce que beaucoup ont qualifié de « procès du siècle » était censé enfin permettre de tourner la page.
Au lieu de cela, le récent acquittement de Yorgen Fenech nous a laissés face à un banc des accusés vide et à un silence profond et suffocant. Après neuf ans de manœuvres juridiques complexes, de compilations marathoniennes de toutes sortes de preuves avant procès, et de la promesse que la justice était à l’horizon, les fondements du récit de l’État se sont effondrés sous nos pieds.
Nous nous retrouvons debout au milieu des décombres d’un mystère vieux de presque une décennie. Nous savons qui a posé la bombe. Nous savons qui l’a déclenchée. Nous connaissons l’intermédiaire qui a transmis l’argent du crime, après s’être vu accorder une grâce présidentielle pour témoigner contre son donneur d’ordre présumé. Mais le sommet de la pyramide reste vide. Si ce n’était pas Yorgen Fenech, alors qui ?
Le coût humain de neuf années d’échec systémique est incommensurable, et il est presque entièrement supporté par la famille de Daphne. Son mari Peter et ses trois fils, Matthew, Andrew et Paul, se sont vu répéter à maintes reprises de faire confiance à la justice. Ils ont enduré — et continuent d’endurer — la diffamation publique et un harcèlement institutionnel. Ils ont été entraînés dans une décennie de comédie judicaire pour finalement s’entendre dire au terme d’un procès devant jury de 55 jours, que l’État n’avait pas réussi à prouver qui avait ordonné la mort de leur mère. Ils se retrouvent privés de justice, accablés par la certitude déchirante que le véritable commanditaire se promène parmi nous, en toute impunité.
À vrai dire, l’échec de ce procès est un réquisitoire accablant contre les capacités d’enquête de Malte. Tout au long de ce procès interminable, la défense a habilement ébranlé l’accusation, qui s’appuyait largement sur un intermédiaire gracié et sur des preuves circonstancielles. L’État a mis tous ses œufs dans le même panier, traitant Fenech comme l’alpha et l’oméga du complot. En concentrant leur attention de manière aussi intense au fil des années, les enquêteurs semblent avoir ignoré ou insuffisamment exploré d’autres pistes, des complots parallèles ou des complicités à plus haut niveau. Bien qu’un appel ait été déposé – dont les motifs sont actuellement tenus secrets par le bureau du procureur général, il n’en reste pas moins que la vision étroite de l’État s’est retournée contre lui de manière spectaculaire.
On ne saurait trop insister sur les répercussions politiques et sociale de cette saga qui dure depuis 9 ans. En 2019, les révélations entourant cette affaire ont fait tomber l’ancien Premier ministre Joseph Muscat, son chef de cabinet Keith Schembri et un ministre de premier plan. Une enquête publique menée par la suite a conclu que c’était l’État lui-même qui avait créé le climat d’impunité ayant permis le meurtre de Daphne. On nous avait promis des réformes institutionnelles, mais le système judiciaire lui-même, chargé d’assurer la responsabilité ultime, s’est révélé incapable d’obtenir la condamnation de la personne qui tirait les ficelles.
Pour le journalisme à Malte, les implications sont dramatiques. Daphne Caruana Galizia a mis à nu la corruption au cœur de nos institutions quand d’autres détournaient le regard. Si l’État ne parvient pas à poursuivre en justice le commanditaire de son assassinat après neuf ans d’enquêtes, quelle protection existe-t-il pour les jeunes journalistes qui travaillent aujourd’hui ? L’impunité est un cancer. Lorsque l’instigateur d’un assassinat politique reste en liberté, cela envoie un message aux puissants : tant qu’ils s’abritent derrière suffisamment d’intermédiaires et de sociétés écrans, ils peuvent littéralement s’en tirer même après avoir commis un meurtre.
Neuf ans, c’est déjà trop long. Nous ne pouvons laisser ce verdict signifier la clôture du dossier Daphne Caruana Galizia. Si la théorie principale de l’État a échoué devant un tribunal, l’enquête doit être relancée immédiatement et avec détermination. La police et le procureur général doivent réexaminer les preuves avec un regard neuf et bénéficier d’une assistance internationale.
Qui d’autre avait un mobile ? Qui d’autre en avait les moyens ? Qui d’autre risquait de tout perdre à cause des révélations de Daphne sur l’accord Electrogas, les passeports dorés et les Panama Papers ?
Le public maltais doit exiger que justice soit faite Nous le devons à la mémoire de Daphne, nous le devons à sa famille, et nous le devons à la République : nous ne pouvons pas accepter cette conclusion creuse.
La question « Si ce n’est pas lui, alors qui ? » résonne depuis neuf ans. Elle hantera Malte jour après jour jusqu’à ce qu’on y réponde, et nous ne pouvons cesser de la poser.
Matthew Xuereb
Rédacteur en chef – Newsbook Malta
editor@newsbook.com.mt
Institute of Maltese Journalists (IGM)
Merci à Françoise Schöller pour la traduction.
Texte original :




