La ville de Strasbourg et l’association Mémorial-France, avec le soutien du Club de la presse Strasbourg Europe, viennent de dévoiler, sur la place Sébastien Brant, une plaque en hommage à Anna Politkovskaia, journaliste assassinée à Moscou le 7 octobre 2006.
Pourquoi la figure d’Anna Politkovskaïa, son combat, sa parole nous sont-ils aussi importants vingt ans après son assassinat ? Pourquoi sa voix continue-t-elle à porter aujourd’hui ? Parce que son engagement pour la liberté d’expression, mais aussi, bien au-delà, son combat contre les crimes de guerre et sa dénonciation de la violence et du mensonge érigés en principe de fonctionnement de l’Etat russe, cet engagement s’est révélé visionnaire. Il était resté en grande partie incompris à l’époque, mais aujourd’hui nous savons à quel point les entorses aux libertés et aux droits humains, ainsi que les crimes commis durant les deux guerres de Tchétchénie, ont posé le fondement, en Russie, d’un régime violemment autoritaire, répressif et agressif. Anna Politkovskaïa a été parmi les rares à comprendre, très tôt, le sens de cet engrenage. C’était le début de ce que l’association Mémorial et notamment Alexandre Tcherkassov, ont désigné comme « la chaîne d’impunité », conduisant de la Tchétchénie à l’Ukraine, en passant par la Syrie. Une chaîne de guerres, de violences, de crimes et de mensonges, mis au service d’une dictature et d’un projet impérial. Anna a tout fait pour l’empêcher cette chaîne de se mettre en place. Elle l’a payé de sa vie.
Parler aujourd’hui du combat visionnaire d’Anna Politkovskaïa, c’est donc rappeler les origines de l’agression russe à grande échelle contre l’Ukraine. C’est aussi souligner notre responsabilité à tous de réagir face aux entorses faites aux libertés, face aux petits compromis et aux silences, qui, à tout moment et où que ce soit, peuvent devenir le premier maillon d’une nouvelle chaîne d’impunité.
Enfin, pourquoi ici, ici à Strasbourg et ici devant le Consulat de Fédération de Russie ? Parce que c’est ici, à Strasbourg, ville symbole de l’engagement européen en faveur des libertés et de la démocratie, que la famille d’Anna et son avocate Karinna Moskalenko, ont mené un combat judiciaire de grande importance. A son issue, la Cour européenne des droits de l’homme a désigné les autorités russes responsables d’avoir violé l’article 2 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), qui protège le droit de toute personne à la vie. La Fédération de Russie n’a pas fait le nécessaire pour protéger la vie d’Anna Politkovskaïa, tout au contraire. Elle n’a pas non plus garanti une enquête adéquate et efficace, enquête qui aurait révélé la responsabilité de ses services dans l’assassinat de la journaliste.
La justice nationale dans cette affaire n’a toujours pas été rendue, comme elle ne l’a pas été, depuis, dans des milliers d’autres cas en Russie. L’assassinat d’Anna Politkovskaïa s’inscrit ainsi dans cette chaîne d’impunité construite par le gouvernement de Vladimir Poutine. Nous sommes donc là pour dire que le combat d’Anna pour la rompre est essentiel à nos yeux. Savoir que nous pouvons compter, pour le poursuivre, sur le soutien de la ville de Strasbourg et de ses élus, de sa presse, de sa société civile, de sa communauté universitaire est très important. Le dévoilement d’une plaque en hommage à Anna Politkovskaia, qui a eu lieu à Strasbourg le 10 octobre, nous rappelle la violence à laquelle sont confrontés toutes celles et tous ceux qui luttent contre l’agression russe en Ukraine et contre l’autoritarisme extrême d’un pouvoir corrompu en Russie. Il constitue aussi, un geste fort pour en défense de la liberté de dire la vérité envers et contre tout, un geste qui parle à nous tous, ici et ailleurs.
Emilia KoustovaProfesseur des Universités – Université de StrasbourgMemorial France




