Difficile de prendre la parole après la fin d’une aventure de plus de 16 ans. Que dire qui n’a pas déjà été formulé ?
Alors voilà : le 21 juillet dernier, le tribunal de Strasbourg a prononcé la liquidation judiciaire de notre maison d’édition Chicmedias.
THE END. Fin de l’utopie.
En 2008, nous avions créé le magazine Zut à Strasbourg avec une équipe constituée de journalistes indépendants, de photographes et d’illustrateurs. Nous nous connaissions tous, puisque nous avions débuté, avec certains d’entre eux, notre aventure éditoriale commune au début des années 1990 avec la revue culturelle Limelight ; d’autres nous ont rejoints lorsque nous éditions les magazines Polystyrène, Polystyles puis Poly. Avec Zut, nous voulions élargir le regard que nous portions alors sur la culture à la mode et à d’autres formes de création, afin de proposer un vrai city mag. Un titre freemium – contraction de free (gratuit) et premium (haut de gamme) – qui renouait avec une certaine idée de la presse : apporter des contenus de qualité à un lectorat curieux… C’est ainsi qu’est sorti, au début du mois de décembre 2008, le numéro zéro de Zut Strasbourg, avec une série mode réalisée au ciné-bal de l’Aubette. De 2008 au printemps 2025, ce sont 62 numéros au total qui seront publiés.
Dans la foulée, Novo, « le magazine qui se prend pour une revue » (coédition Chicmedias et Médiapop), est créé au printemps 2009, 78 numéros au compteur à ce jour. Nombreux sont ceux qui nous disent que c’est le plus beau mag culturel de France… En tout cas, au-delà de l’actu culturelle, c’est un espace où retrouver chroniques et cartes blanches, portfolios et entretiens fleuves. Il est aujourd’hui édité par Médiapop.
Très vite, nous avions entrepris de créer et développer de nouvelles éditions du magazine Zut. Il y a d’abord eu Zut Lorraine – 26 numéros, de l’été 2012 à l’automne 2021. Puis nous avons tenté une incursion dans le Sud-Ouest avec Zut Bordeaux : l’idée était alors de créer des filiales – 5 numéros, de l’hiver 2013 au printemps 2015 – trop tôt, trop loin… Enfin, Zut Oberrhein, titre bilingue franco-allemand – 11 numéros, de l’automne 2012 à l’hiver 2019 – stoppé net par les confinements successifs… Pour autant, jusqu’à ce printemps, le journal – grand format – Zut Alsace du Nord, créé à l’hiver 2016, aura tiré son épingle du jeu et proposé un regard différent sur ce territoire, un titre très apprécié des lecteurs. 21 numéros auront été publiés.
Chicmedias, c’était de la presse gratuite mais aussi des magazines vendus en librairie et chez les marchands de journaux. Un hors-série dédié à Tomi Ungerer sort en décembre 2011, à l’occasion de son 80e anniversaire et de l’ouverture de son musée. L’équipe de Zut s’est penchée sur son œuvre dans un hors-série trilingue, un grand format de près de 300 pages. On y retrouve des entretiens, des rencontres, des portfolios et des collages – 200 dessins et illustrations – un projet que nous avons mené main dans la main avec Tomi et sa fille Aria. Et je citerai également la collection Zut Racing – « Un seul amour et pour toujours ». Créée en 2020, il n’était pas question, au départ, d’une série de magazines annuels mais de faire un truc un peu fou : la bible du Racing, 436 pages consacrées à mon club de cœur. Et puis trop de sujets, trop d’envies… et voilà 5 ans que ça dure !
Il y a eu aussi des hors-séries en collaboration avec des entreprises, des institutions, des associations, des structures culturelles ou des villes… Je remercie tout particulièrement, pour leur confiance renouvelée depuis 2019, Caroline Gomes et l’Eurométropole de Strasbourg, pour ces sept éditions consacrées à l’artisanat en Alsace. Il y a eu également deux magazines consacrés à L’Industrie Magnifique, puis des éditions sur les musiques actuelles dans le Grand Est – soutenues par la Région et la DRAC Grand Est – pour la Haute École des arts du Rhin, à l’occasion des 10 ans du plus grand Zénith de France, ou encore pour les 15 ans de Citiz, ainsi que deux hors-séries dédiés à l’économie régionale en collaboration avec l’ADIRA (Agence de Développement d’Alsace).
L’ADN de Chicmedias, c’était l’édition !
En sus des magazines, nous avons publié vingt-cinq livres.
De manière spontanée, au gré des rencontres : monographies d’artistes, hommages et collections spéciales. Ainsi ont été mis à l’honneur les photographes Olivier Roller et Nicolas Comment, le cinéaste André S. Labarthe, les artistes Anne-Sophie Tschiegg ou Christophe Meyer, les chanteurs Daniel Darc et Étienne Daho…
Et puis, des projets de conception éditoriale sur mesure, la réalisation d’ouvrages de A à Z : pour les 190 ans de la SAAMS (Société des Amis des Arts et des Musées de Strasbourg), les Carnets de Bains, entre magazines et livres illustrés (pour accompagner le chantier des Bains municipaux) avec les éditions 2024, le Journal de la COOP, le magazine ZAP de l’École d’architecture et PDR, le journal participatif du Port du Rhin…
Pour toutes ces publications, la même exigence éditoriale, la même culture de l’image, des maquettes aux identités graphiques marquées. La qualité des contenus, la liberté de ton, la pertinence et l’impertinence des projets. Une marque, un label, un savoir-faire.
Une fidélité à des artistes, à des auteurs.
Des dizaines de milliers de pages.
Tellement de rencontres !
Ce combat pour un média indépendant, une maison d’édition exigeante, c’est le pari fou que nous avons su relever pendant 16 années. Ça n’a jamais été chose aisée, ça a même toujours été compliqué : on en a affronté des turbulences, des tempêtes ! Et, après toutes ces années d’engagement, Chicmedias n’a plus pu faire face à ses échéances. Suite à la crise du Covid qui a tout bouleversé, et après des années à lutter pour préserver notre indépendance, force a été de constater notre incapacité à continuer seuls. Le « love money » a ses limites, et nous n’avons pas réussi à convaincre milliardaires, grosses fortunes alsaciennes, éditeurs nationaux ou régionaux d’investir dans le capital de l’entreprise. Face à de gros soucis de trésorerie, nous avons dû nous rendre à l’évidence cet été. Mais la fin de la société chicmédias, c’est d’abord 4 salariés qui perdent leur emploi, ce sont plus de 20 indépendants qui se retrouvent avec moins d’activité… Je pense d’abord à eux !
Et comme c’est quand tout paraît foutu que tout devient possible : Chicmedias, c’est fini, mais l’aventure continue. C’est Médiapop et mon ami Philippe Schweyer qui éditeront les futurs magazines…. En effet, la marque Zut m’appartient en nom propre, et le tribunal a validé notre proposition financière de reprise. Les livres n’iront pas au pilon et seront prochainement à nouveau disponibles, et nous allons continuer à vous proposer de nouveaux projets, de nouvelles publications Zut.
Malgré un sentiment d’essoufflement du modèle et des hommes, malgré les difficultés globales de la presse écrite et à une époque saturée de distractions numériques, je suis convaincu que la presse papier a de l’avenir. Elle offre un répit bienvenu, un moment à soi pour se plonger pleinement dans l’expérience tactile de la lecture. Un objet que l’on garde, que l’on collectionne, un canal par lequel les histoires et les voix de nos contributeurs trouvent un écho auprès du public. Je crois au pouvoir de l’imprimé pour favoriser les conversations et les échanges, page après page. J’ai toujours délibérément choisi de donner la priorité au papier comme principal moyen de communication avec nos lecteurs. Nous allons continuer à créer, à innover, à raconter, à mettre en lumière et à tisser du lien. Plein d’idées, plein d’envies… ou comment rêver plus grand, autrement !
Prochains rendez-vous ce printemps avec la parution d’Une vie en bleu, le sixième opus de la collection Zut Racing – « Un seul amour et pour toujours » ! et l’édition de Zut Florilège !
À bientôt pour de nouvelles aventures
Bruno Chibane
éditeur des magazines Zut et Novo / Médiapop
bruno.chibane@plaisirdesmarges.com




