L’IA va-t-elle tuer le journalisme ? Ou au contraire le sauver ?
Le seul avantage avec ces prophéties apocalyptiques ou enchantées qui fleurissent à chaque innovation technologique majeure est de nous appeler à la prudence et à la mesure face à la « hype de l’IA » qui semble prête à tout emporter sur son passage.

Depuis la fin du 20e siècle, les mondes de l’information ont connu successivement la révolution de l’informatisation, puis celle de l’Internet et du numérique, des réseaux sociaux et maintenant de l’IA générative. Le journalisme a évolué, la profession s’est à chaque fois adaptée, et les pratiques journalistiques aussi. Pourquoi en irait-il cette fois autrement, demanderont les plus optimistes. Ils ont pour eux les acquis de la sociologie des innovations qui invite à se défier de tout déterminisme technologique attribuant à la technologie le pouvoir magique de changer à elle seule le monde.

L’IA, dans le journalisme comme dans les autres domaines, sera ce que nous en ferons tous, collectivement. Ce qui veut dire que rien n’est écrit. Mais la sociologie du journalisme nous enseigne aussi que le point crucial en la matière, c’est la capacité des journalistes à peser sur leur cadre de travail, leurs formats et leurs organisations, ce que j’appelle « la maîtrise collective des formats ». Et sur ce point, il y a matière à être inquiet. Car si l’IA aujourd’hui dominante, celle des « Large Language Model » et des chatbots des grands acteurs de l’IA, n’a pas encore transformé radicalement la majorité des rédactions, qui tâtonnent encore pour savoir ce qu’elles vont en faire, elle a déjà fortement impacté les modèles économiques des médias.

Non contents d’avoir allégrement pillé la presse pour entraîner leurs modèles, les acteurs de l’IA ont démonétisé à vitesse accélérée l’économie du clic ou du lien, qui permettaient aux médias de récupérer une petite partie de la manne publicitaire sur internet. Les rédactions vont donc affronter cette révolution technologique sous très forte contrainte financière. Ce qui va renforcer les tentations managériales de parer au plus pressé en supprimant des postes et des tâches et en se reposant trop rapidement sur l’IA, même quand elle n’est pas (encore ?) fiable.

Face à ce jeu fortement asymétrique où les plateformes et les acteurs de l’IA ont pris la main, la profession doit se mobiliser et inciter les pouvoirs publics, à l’échelle européenne comme nationale, à jouer pleinement leur rôle de régulation pour rééquilibrer un rapport de force trop défavorable au journalisme, et in fine, à la qualité de l’information de demain.

Éric Lagneau
Journaliste – AFP
Sociologue des médias – EHESS
eric.lagneau@afp.com

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