Christophe Deleu est universitaire et spécialiste du podcast, reconnu pour ses recherches sur le récit radiophonique. Il enseigne notamment au CUEJ. Il a publié Les secrets de l’interview chez EdiSens*.
Pour le Club de la presse il revient sur 6 interviews inoubliables ! Six séquences qui éclairent, chacune à leur manière, l’évolution du journalisme, des rapports de pouvoir et des usages médiatiques.
Richard Nixon face à David Frost (1977)
Deux ans après sa démission à la suite du Watergate, Richard Nixon accepte une série d’entretiens avec le journaliste britannique David Frost pour regagner en popularité auprès des Américains. David Frost espère lui, obtenir un aveu de culpabilité de la part de l’ex-Président qui a quitté la Maison Blanche sans être véritablement inquiété par cette histoire.
Pour Christophe Deleu, cette interview qui est l’une des plus célèbres, a des tournures de film. Nixon se défend jusqu’au bout et ne va pas complètement avouer avoir trompé la confiance des Américains, face à un David Frost persévérant. On assiste à un « match nul » entre deux adversaires. Une interview passionnante à regarder !
Cette interview fait l’objet d’un chapitre du livre Les secrets de l’interview chez EdiSens.
Valéry Giscard d’Estaing interrogé par Jean-Pierre Elkabbach (1981)
Le 19 mai 1981, quelques jours après sa défaite face à François Mitterrand, Valéry Giscard d’Estaing accorde sa dernière intervention télévisée en tant que président sortant. Face à Jean-Pierre Elkabbach, l’échange reste maîtrisé, mais c’est surtout sa conclusion qui entre dans l’histoire.
Fixant la caméra, il prononce un sobre « Au revoir », avant de se lever et de quitter lentement le plateau, laissant l’image vide quelques secondes.
Cette interview montre que l’on peut facilement mettre fin à une interview, la dramatiser et fixer soi-même les règles du jeu. Ce n’est pas l’interviewer qui décide de la fin mais l’interviewé. Il est évident que Valéry Giscard d’Estaing est un homme puissant qui maîtrise parfaitement les codes de la communication.
Serge Gainsbourg chez Michel Polac (1984)
Invité de Michel Polac en 1984, Serge Gainsbourg transforme l’entretien en événement médiatique en brûlant en direct un billet de 500 francs. Le geste, spectaculaire, se veut alors une dénonciation du poids de la fiscalité pesant sur les artistes.
On est dans l’interview spectacle qui se différencie clairement de l’interview radio. Gainsbourg, très habitué aux interview – il en a même créé le personnage de Gainsbarre – joue son propre rôle qu’il s’est lui-même donné. Il sait bien les effets qu’il va produire et qu’il a reproduit dans d’autres interviews, notamment chez Michel Drucker avec Whitney Houston (scène ordurière). C’est une interview qui fait presque du mal à l’interview, remplaçant ce moment privilégié par « du spectacle ». On peut faire le parallèle avec l’interview durant laquelle Paul Amar proposa des gants de boxe à Jean-Marie Lepen et Bernard Tapie. À partir de là, l’interview est connotée de manière très négative – comme une rixe – alors qu’elle devrait être plus subtile.
Jean-Marie Le Pen face à Anne Sinclair (1984)
L’invitation de Jean-Marie Le Pen à une heure de grande écoute marque un tournant dans l’histoire de la politique car c’est la première fois qu’un leader d’extrême droite a une telle exposition. L’entretien mené par Anne Sinclair soulève une question toujours centrale dans les rédactions : faut-il inviter les représentants du Front National ?
À l’époque, en termes d’électorat, le Front National était un petit parti et aujourd’hui, le climat politique national a changé, le Rassemblement National est devenu un parti plus important et les médias publics se doivent de respecter le pluralisme – selon la loi de 1986 – et donc de traiter tous les candidats des partis politiques de manière égalitaire, et la question ne se pose plus.
Fidel Castro interviewé par Patrick Poivre d’Arvor (1991)
Présentée comme une interview exclusive de Fidel Castro, la séquence diffusée en 1991 dans le journal de TF1 sera au cœur d’une polémique majeure. En effet Fidel Castro avait bien donné une conférence de presse, mais la séquence et les questions diffusées lors du JT avaient été réenregistrées de manière à présenter l’interview comme un entretien avec PPDA.
C’est un élément qui ne va pas en faveur de l’interview et qui ne plaît pas. Cela rappelle que l’interview est une construction, ce n’est pas une conversation dans la vie réelle entre deux personnes. Quel que soit le media, une personne est filmée ou enregistrée, puis il y a un montage.
Même lorsqu’on a l’impression d’assister à une conversation réelle entre deux personnes, l’outil médiatique reste omniprésent et influence profondément le contenu de l’interview. Tout y est dit ou exprimé en fonction de ce dispositif, ce qui agit nécessairement sur l’interviewé. Cet exemple rappelle ainsi que l’interview n’est jamais la transcription exacte du réel.
Fausse interview ou faux témoin, Christophe Deleu rappelle que le mensonge peut venir des deux côtés.
• • • Retrouvez l’analyse complète de cet interview en vidéo sur notre profil Instagram dès le 9 juin
Emmanuel Macron interrogé par HugoDécrypte (2023)
L’entretien entre Emmanuel Macron et HugoDécrypte symbolise une mutation profonde du paysage médiatique. Pour toucher les jeunes publics, le pouvoir politique ne passe pas par les media historiques.
Le fait pour des hommes politiques, et notamment le Président de la République, de répondre à une interview sur un réseau social, est un indicateur fort. Les réseaux sociaux ont bouleversé le paysage médiatique en passant du statut de simples plateformes de partage à celui de piliers de la diffusion de l’information, redéfinissant ainsi les modes de consommation et l’influence des media traditionnels.
Grâce à la qualité de son travail et ses innovations HugoDecrypte a été légitimé en tant que journaliste par la profession.
Si le Président de la République a accepté de lui répondre, c’est aussi pour s’adresser à une partie de la jeunesse qui a délaissé les media historiques.
Trump est allé encore plus loin en créant son propre réseau social pour faire passer sa communication et s’adresser au peuple américain.
*Les secrets de l’interview chez EdiSens « Derrière sa simplicité trompeuse, l’interview recèle plusieurs enjeux liés à l’activité de poser des questions et aux attitudes à avoir selon les réactions de l’interviewé, tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’une personne lambda. Prendre le risque de révéler un vécu, de donner une information qui peut nuire ou changer le cours de l’histoire, de livrer une pensée intime, de se faire submerger par l’émotion… n’est pas neutre !
Parce qu’il considère que l’interview est d’abord une relation personnelle entre deux êtres, l’auteur – en explorant les “coulisses” du genre, ses codes, ses étapes préparatoires, la maitrise de son exécution – a choisi de s’appuyer, dans cet ouvrage atypique, sur sa pratique d’intervieweur (France Culture, etc.). Il revient, dans des making off, sur quelques interviews qui l’ont marqué, croise ses propres impressions et réflexions avec celles d’autres professionnels des médias, puis relie ces situations personnelles à des problématiques plus générales qui permettront à toutes et tous de saisir ce qui se joue dans l’interview.
L’auteur compare enfin ce genre journalistique avec les travaux d’enquête des chercheurs en sciences sociales, les interrogatoires de policiers et de juges et les entretiens en psychanalyse. » EdiSens




