Régine Willhelm coordonne l’émission Rund Um qui fête son 30e anniversaire en décembre 2020.

 

Régine Willhelm vous travaillez pour Rund Um depuis 4 ans, quel est votre premier souvenir de tournage pour cette émission ? Et votre tournage le plus inattendu ?

J’ai fait mes débuts à Rund Um en 1994 comme pigiste, j’étais encore étudiante à l’école de journalisme de Strasbourg. A l’époque, Rund Um manquait de journalistes parlant l’alsacien. Son rédacteur en chef, Dominique Voegele est venu me chercher au CUEJ. C’est donc à Rund Um que j’ai fait mes premières piges. Par la suite, j’ai fait un tour de France des régions de France 3, travaillé à Paris et à Berlin avant d’être embauchée à la rédaction, française, de France 3 Alsace. J’ai été nommée responsable de Rund Um il y a quatre ans, après le départ de Francis Baerst.

J’ai donc des souvenirs de Rund Um qui remontent à il y a 25 ans, un voyage avec les planteurs de betteraves alsaciens qui avaient rachetés la sucrerie de Marie Galante en Guadeloupe, une fiesta homérique sur fond de zouk, ou un voyage à NewYork avec la communauté alsacienne qui fêtait l’anniversaire de la statue de la Liberté. Récemment j’ai été très touchée par l’interview en alsacien d’Arsène Wenger réalisée avec Noémie Gaschy. Il cherchait ses mots mais c’était touchant de voir qu’après toutes ces années à l’étranger, la langue alsacienne était toujours là et qu’elle avait joué un rôle important dans l’édification de sa personnalité.

 

Comment est née l’émission en 1990 ?

Ce qui est intéressant avec cette émission c’est certes sa longévité inhabituelle, mais aussi le contexte dans lequel elle est née.

Au cours de l’été 1990, la direction nationale de FR3 décide de supprimer les émissions en alsacien diffusées tous les soirs de la semaine de 19h30 à 20h. A la place, elle veut créer une grande tranche info. « Làch der e Scholle » et bien d’autres émissions, très populaires, sont supprimées.

Dans la région, la décision passe mal. Politiques, associations, comédiens, même le directeur régional de FR3 Alsace, Georges Traband montent au créneau. Manifestations, pétitions, la polémique enfle. La directrice nationale de FR3 se déplace en région, négocie. Un compromis est trouvé. Le lot de consolation s’appelle Rund Um, 12 minutes d’information quotidienne en alsacien avant 19h.

Dominique Voegele alors rédacteur en chef adjoint de FR3 Alsace, prend en charge l’émission. C’est lui qui lui trouve son nom, ce sera Rund Um, « faire le tour de ». Le premier journal en alsacien sous-titré en français est présenté le 26 novembre 1990 par Monique Seemann.

Ce journal, en langue alsacienne, est-il une exception dans le paysage audiovisuel de France Télévisions ?

Non, presque toutes les régions de France qui comptent une langue régionale ont développé des programmes équivalents, c’est le cas de la Bretagne, du pays basque, de la Catalogne française ou de la Corse. D’autres régions comme la Provence fabriquent des émissions hebdomadaires. Toutes ces éditions souffrent du même manque chronique de journalistes ou d’animateurs maîtrisant la langue régionale.

 

Aujourd’hui, quelle est la ligne éditoriale de Rund Um et avec quelle équipe ?

Rund Um reste fidèle à la ligne éditoriale des débuts : la proximité, de l’humain, du rural plutôt que de l’urbain, de la simplicité, de la saisonnalité, de la belle image. Le format long du reportage nous permet de passer plus de temps avec nos interlocuteurs. Nous n’excluons aucun sujet même si certains sont plus difficiles à réaliser que d’autres du fait du manque d’interlocuteurs dialectophones.

Depuis deux ans, avec l’allongement de la durée de Rund Um, nous avons lancé le module « Frach oda frech ? », deux adjectifs qui disent la même chose à savoir « êtes-vous impertinent ? ». Un  regard face caméra, un questionnaire de Proust en alsacien, le tutoiement de rigueur, le tout sur 1’20’’. Ça plaît.

L’équipe est constituée de 6 rédactrices : Judith Jung, Sabine Pfeiffer, Noémie Gaschy, Carine Feix, Muriel Kaiser et moi-même. Une super équipe et des alsaciens qui représentent à peu près toutes les variantes linguistiques régionales.

 

Comment est accueillie l’émission sur les réseaux sociaux ?

Au moment de son lancement il y a 30 ans, le cahier des charges de Rund Um prévoyait de faire des reportages d’actualité en alsacien, sous-titrés en français. Ce sous-titrage s’est révélé être un atout incroyable quand nous avons commencé à explorer les réseaux sociaux. Rund Um s’est lancé sur Facebook il y a quatre ans. Les chiffres d’audience ont décollé très vite, quelques centaines de milliers de vues pour un reportage sur le magasin de producteurs Cœur paysan à Colmar (ils ont été dévalisés le lendemain de la diffusion du sujet !), 1 million de vues plus récemment pour un sujet de Muriel Kaiser sur la mode des tiny house.

Les Frach oda frech sont également partagés sur Facebook et Instagram et fonctionnent bien. Leur habillage a été spécialement conçu pour un usage mixte, télé et internet.

Nous disposons d’une playlist Rund Um sur la chaîne You Tube de France 3 Grand Est. Notre page internet est très suivie. Comme l’Alsace dispose d’une diaspora importante, grâce aux réseaux sociaux, nous sommes suivis dans le monde entier.

 

Avez-vous prévu une programmation spéciale pour célébrer ce 30e anniversaire ?

Les festivités commenceront le samedi 12 décembre par un dossier dans le journal qui rappellera l’histoire de Rund Um.

Dimanche 13 décembre, Judith Jung présentera « Dimanche politique », à 11h25, en alsacien, sur le thème de « Wo geht’s ànne mit de Spràch ? », « Où va l’alsacien ? ». Et du 14 au 19 décembre, sur les créneaux habituels (12h et 18h50), nous diffuserons des Rund Um anniversaire. Nous voulions répondre, dans ces sujets anniversaire, à la question que nous posent souvent nos téléspectateurs : « Vun wu kummen er dan haare fe so ze rede ? », « d’où venez-vous pour parler cet alsacien ? ». Nous allons donc nous rendre dans nos villages d’origine respectifs et expliquer pourquoi à Schleithal on parle le francique et qu’à Liebenswiller, on parle le haut-alémanique. Nous avons imaginé de nouveaux modules pour décrypter la langue, grâce à la complicité de Pascale Erhart, directrice de l’Institut de dialectologie à l’Université de Strasbourg. Un programme spécial sur le net aussi avec des Frach oda frech consacrés à chaque journaliste de l’équipe, et comme dit l’expression alsacienne, « sie nammen ka Brat vorna’s Maul », « elles s’expriment sans planche devant la bouche ! ».

 

L’avenir de Rund Um ?

Continuer. L’avenir de Rund Um tient à la vitalité de l’alsacien. La nouvelle émission en alsacien Sunndi’s Kàter diffusée le dimanche à 10h10 sur France 3 Alsace montre qu’il y a une créativité incroyable chez ses jeunes auteurs et comédiens. C’est rassurant.

Mais il faudrait certainement un élan institutionnel pour inscrire l’apprentissage de l’alsacien dans une forme de normalité. L’alsacien entrera en janvier 2021 dans les compétences de la nouvelle Collectivité Européenne d’Alsace. Je suis curieuse de voir quels moyens et quels projets seront mis en œuvre. Pour le moment rien de précis n’a encore été annoncé.

 

Par Anka Wessang

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