On ne couvre pas une guerre comme on couvre un autre sujet. On la traverse.

J’ai débuté ma traversée en arrivant à la gare de Kyiv, à 09h un mardi matin. Au son d’une minute de silence désormais quotidienne depuis quatre ans. J’ai débarqué à une heure où tout s’arrête, les véhicules, les passants, certains s’agenouillant même en pleine rue. Ma première minute en Ukraine.

Kyiv résiste en s’imposant une normalité obstinée. Les cafés pleins, les grands magasins et une capitale vivante comme d’autres, avec ses embouteillages dans la rue Kreshchatik et ses habitants pressés, et derrière les apparences, la guerre dissimulée.

La réalité des sacs de sable devant les bâtiments officiels, des sirènes d’alerte régulières jour et nuit, des « shelters » pour se réfugier, des hommes avec leurs prothèses aux bras ou aux jambes, apparait vite derrière le dépaysement facile d’un reportage dans un pays en guerre.

J’ai appris que la guerre ne se résumait pas à la ligne de front et aux combats au point zéro, elle s’insinue dans les cuisines, dans les écoles, dans les conversations les plus banales. Elle redéfinit le temps : on compte les jours depuis la dernière frappe, depuis la dernière visite d’un proche mobilisé, depuis la dernière nuit sans alerte.

Je me souviens d’Olena, institutrice à Kharkiv, qui m’a montré les photos de sa classe détruite. Elle ne parlait ni de vengeance ni de haine. Elle parlait de ses élèves, « il faut qu’ils continuent à apprendre ». Son défi à la face de l’ennemi.
Désormais les cours se déroulent sous terre, dans des bunkers sans fenêtres, enterrés sous les écoles et gardés par des soldats, Kalachnikov en bandoulière.

Plus à l’est, la guerre est là. Les routes jalonnées d’impacts, les façades éventrées, les villages rasés, les déchirures laissées par les balles, les éclats d’obus et les drones kamikazes, un peu partout.

Un silence jamais complet, toujours ponctué de détonations plus ou moins lointaines, de grondements sourds qui rappellent que le front n’est pas une abstraction cartographique, mais une réalité mouvante qui dévore et se rapproche.

En s’approchant de la kill zone, vers Zaporijia, Pavlograd ou Kramatorsk, à quelques kilomètres du point zéro. On s’habitue dangereusement, un peu trop vite, à l’adrénaline d’un reportage que l’on espère utile.

La présence permanente des 4×4 de l’armée, des véhicules blindés, des soldats au repos dans les stations services profitant d’un hot-dog fumant (quasiment le plat national) et d’un coca-cola toujours gratuit pour les soldats.

Puis le premier drone au-dessus d’une camionnette humanitaire lancée à 160 km/h dans la rue principale de Kostiantynivka pour échapper à la frappe, et Ruslan, le chauffeur, hurlant de mettre mon « helmet » tout en zigzagant pour tromper l’engin.

Je me souviens de cette nuit de Noël vers Dnipro, dans une maison réquisitionnée par la brigade que je suivais en opération, de la température glaciale au moment de s’endormir, des toilettes au fond du jardin, du garage où était stocké les munitions et le matériel, de l’antenne Starlink donnant l’impression bizarre d’être connecté à la vie normale, en France.

Je me souviens d’Ania, jeune femme belge engagée volontaire, de Mike, infirmier américain venu de Boston. Je me souviens du sourire d’Anton amputé de trois membres après la bataille de Bakhmout, d’Oleg médecin anesthésiste en bermuda sur le front, clope au bec. D’Olga qui connait tout le monde, même Gérard Depardieu … D’Olena, médecin militaire, à 27 ans, sur le front, de Damien, de Xavier, de José, de la vodka et du bortsch, du ronflement d’ours de Tantsoudriver dans cet hôpital délabré à Kramatorsk.

Difficile de ne pas avoir de respect pour ce courage digne et discret. Celui qui n’a pas besoin de passer à la télé pour exister. Difficile de se dire que le 24 février passé, la réalité des combats et des morts sur le front et parmi les civils intéressera moins l’Europe, à 2000 km de la guerre, l’actualité sera passée.

 

Philippe Vogel
Journaliste
philou.vogel@gmail.com

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